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Interview d'Olivier Cousin, réalisateur du film "Un toit sur la tête"

 
Olivier Cousin
Comment est née l’envie de faire ce film ?
 
Serge, mon oncle, s’emballait alors pour une lutte bretonne, à Carhaix, tenue à bout de bras par les sages-femmes d’un hôpital condamné au nom de la rentabilité. Bravant tous les interdits, elles pratiquaient encore des accouchements clandestins afin de permettre aux femmes de mettre au monde des enfants à proximité raisonnable de leurs lieux d’habitation.
 
Son enthousiasme m’avait gagné et j’entamais très vite des repérages auprès de ces femmes qui dénonçaient le désengagement massif de l’Etat dans le service public de santé. Leur lutte était belle, approuvée par l’ensemble de la population locale, mais les dés étaient déjà jetés. Irrévocable, l’arrêté de la fermeture de l’hôpital écrasait vite une résistance peu organisée.
 
Le pot de terre contre le pot de fer…
 
Cette expérience au goût d’inachevé m’avait bouleversé et surtout m’avait fait rencontrer des fonctionnaires de l’Etat révolté(e)s et se déclarant volontiers en résistance, en désobéissance, non pas pour leur propre personne, mais pour le bien commun.
En cherchant, en lisant, je découvrais alors le livre d’Elisabeth Weissman, La désobéissance éthique (Ed. Stock, 2010), présentant 25 portraits de fonctionnaires opposés à la réorganisation - qu’ils considéraient comme néfaste - des services publics.
Parmi eux, Isabelle de Léon, en grève de la faim au Pôle Emploi de Toulouse, attirait mon attention. Son accueil fut amical, direct. Elle avait cessé sa grève, brisée par la « machine » mais me conseillait d’aller voir du côté d’un collectif de travailleurs sociaux du 115 (le numéro d’appel d’urgence pour les personnes vivant à la rue), le G.P.S qui, à Toulouse, menait une expérience nouvelle.
Je sautais dans un train.
 
Annabelle Quillet, une des fondatrices du G.P.S, m’invitait aussitôt à venir visiter la réquisition du Quai St-Pierre pour les familles . Je rencontrais le CEDIS alors . Je me souviens du calme et de la determination des militants des 2 collectifs , leur refus à laisser les gens à la rue, lueur lutte obstinée contre la dévalorisation de la mission de service public ont tout de suite forcé mon respect et mon admiration.
 
Les membres du G.P.S et du CEDIS ne se contentent pas de critiquer et de faire connaître les manquements des services publics sociaux. Ils ont su se démarquer de la contestation en imaginant de nouvelles formes de solidarités. En les faisant acter par l’Etat, ils en assurent la continuité et la stabilité.
 
Qu'est ce qui vous a poussé vers le sujet du logement d’urgence ?
 
Ils sont de plus en plus nombreux à être à la rue. Les chiffres donnent froid dans le dos. 44% d’augmentation en 11 ans. Il y a quelques années, c’était encore des hommes et aujourd’hui ce sont aussi des femmes, des familles, des enfants, des migrants, des travailleurs pauvres. 112 000 personnes dorment dehors, il y aurait 31 000 enfants dehors en France, c’est un chiffre extravagant.
 
 
Les 115 sont débordés, il n'y pas assez de place. Heureusement, il y a les Restos du Coeur, la fondation Abbé Pierre, la Croix Rouge qui tentent de pallier les faiblesses de l’Etat.
Pourquoi autant de pauvreté ? Autant de gens à la rue ? Dans une société opulente, très opulente. Selon les chiffres de l’INSEE, les riches n’ont jamais été aussi riches, les 10% des personnes les plus riches en France ont gagné 24 milliards d’euros. Et ils ont bénéficié de 70 % de la croissance.
Que fait l’Etat? Quel est son rôle? A-t-il démissionné face à ce manque de logement ?
 
On ne peut pas continuer comme cela. Au nom de quoi aujourd'hui en France, laissons-nous des gens, des enfants dormir dehors, dans des tentes, dans des voitures ? Leur droit (vivre en sécurité, droit à la dignité et à l'éducation....) sont bafoués. Comment est-ce possible dans une démocratie?
Je suis choqué par la présence croissante de gens à la rue et le cruel manque de places en centres d’hébergement, j'ai donc eu envie de rendre compte des actions du GPS, à Toulouse, car il apporte des solutions concrètes.
 
Une lutte qui pour moi se démarque des luttes traditionnelles en faveur du logement car elle rappelle à l‘Etat ses responsabilités.
 
Avec le GPS et le CEDIS , j’ai aussi découvert qu’une lutte pouvait être menée autrement, hors syndicats, hors partis. Qu’une lutte pouvait être citoyenne, positive, constructive, et au final réussie.
 
Un toit sur la tête n’est pas seulement l’histoire d’un lieu remarquable – la réquisition d’un bâtiment public vide, riue d’Alès, que j’ai filmé pour le documentaire - ou d’une lutte contre une réalité sociale préoccupante, c’est aussi le récit d’un engagement collectif mené par des femmes et des hommes exemplaires à mes yeux. Annabelle bien sûr mais aussi Michel Le Roy, Thomas Couderette, Virginie Garnier, Sylvie Fernandez, Lucie Cazaux, Vincent Verbrugghe, Emilie Bonhoure, Elisona Hysaliu, Nami , Corinne Lakhdari, Julien Brel et tous les militants de la rue d’Alès.
 
Existe-t-il un collectif similaire en France?
 
Le G.P.S et le CEDIS ne sont pas les seules associations qui viennent en aide aux populations les plus fragilisées en leur ouvrant un accès à un logement décent. Ils sont néanmoins, les seuls collectif à être majoritairement composé de travailleurs sociaux, agents de l’Etat venant de divers horizons : acteurs sociaux, professions de santé…
LE CEDIS réunit toutefois des personnes aux profils très variés. Il regroupe entre 40 et 200 personnes selon les actions.
 
Le GPS est le seul collectif à avoir obtenu la régularisation et la pérennité d'un squat, "la Maison Goudouli". Unique en France, souple et adapté aux problématiques de chacun, ce lieu est, aujourd'hui, reconnu comme modèle par tous les partenaires sociaux. Une vraie réussite. Un modèle qui pourrait être reproduit.
 
Les membres du G.P.S et du CEDIS sont extrêmement déterminés. Il n’y a plus de places, on en crée ! Hors des voies officielles et sans consentement de l’Etat, s’il le faut.
Les actions naissent dans l’illégalité. Les lieux inoccupés, toujours choisis publics, sont « réquisitionnés ».
Sans aucune autorisation, les bâtiments publics sont investis, équipés en eau, lumière, électricité. Des consignes de sécurité, appelées « réquisitions citoyennes », principal bouclier contre les expulsions, sont tout de suite mises en place.
Une fois les lieux équipés, les plus démunis y sont accueillis. Un suivi social, médical, scolaire capable de les accompagner au quotidien est mis en place.
Cette manière d'agir est à notre connaissance unique en France.
 
Les “squats” Saint-Pierre et rue d’Alès que vous verrez dans le film sont peut être des gouttes d’eau mais aussi des lieux tout en chaleur, en partage. Reproductibles partout en France.
 
Comment avez vous réussi à convaincre les militants et les habitants de parler devant une caméra ?
 
Mon idée était de filmer en m’effaçant le plus possible, afin de respecter leur travail et aussi la détresse extrême de ceux à qui ils viennent en aide. Je me suis engagé à partager avec eux un temps conséquent : six mois. C’est la durée d’une action de réquisition complète, de sa préparation à son dénouement. On a essayé de faire un film humain et en même temps tonique et efficace.
 
Il s’agit de créer de réelles affinités entre eux et le spectateur car ses leaders ne sont pas tous des travailleurs sociaux. Ils sont à l’image d’une société civile active et solidaire, un modèle que nous avons la volonté de valoriser dans une époque où l’individualisme fait loi.
 
Le film évoque aussi la question de l’immigration.
 
Oui, Les actions du CEDIS et du GPS renvoient également au débat sur l'immigration et sont l'occasion de lutter contre la xénophobie et de contredire les thèses xénophobes. Elles rappellent que l’exclusion sociale n’est jamais tolérable. La phrase d’Annabelle, qui dit que les services sociaux semblent parfois croire que les enfants étrangers supportent mieux la rue que les enfants français, m’a profondément marqué.
 
Pendant toute l’année passée avec le collectif, je ne cessais de m’interroger sur l’accueil des personnes étrangères en France. Nous en discutons encore souvent avec Thomas, un des membres du collectif et personnage du film.
 
Ce sont souvent les personnes les plus isolées et les immigrés qui se retrouvent à la rue. Je souhaitais aussi que le film montre les difficultés rencontrées par les immigrés. Ils subissent le racisme et rencontrent des difficultés supérieures à celles que doivent affronter les français pour se loger. Pourtant ils enrichissent la France économiquement et culturellement.